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« L’HEDONIHILISTE EMMURE »

 

« Un tableau…, dit pensivement Houellebecq. En tout cas, j’ai des murs pour l’accrocher.

C’est la seule chose que j’ai vraiment, dans ma vie : des murs.» (1)

 

Il est une histoire enchantée que l’on aime à rappeler sur les bancs de l’école.

Celle d’une mer et d’une civilisation tout offertes à Vénus, Apollon, Eros, Bacchus, Mercure, dévolues aux temples de leurs vestales, aux théâtres de leurs rhéteurs, aux bustes de leurs canons, aux étals de leurs échanges précieux. Les uns et les autres se prévalaient des valeurs les plus élevées et invitaient pour en témoigner les architectes les plus habilles, les sculpteurs les plus talentueux, les céramistes les plus raffinés.

 

Il est une histoire désœuvrée que l’on peine à étouffer dans cette mise au ban de l’Union Européenne.

Celle d’une mer et d’une époque aux dieux destructeurs de sens où la valeur absolue de la vie se négocie asymétriquement entre d’une part, la soumission consentie « à des valeurs de jouissance individuelle immédiate et inconditionnelle » (2) et d’autre part, la déchéance, la famine, la torture, la mutilation et la mort.

 

La méditerranée se prévaut d’être le berceau de la civilisation aux yeux d’un occident ethnocentrique. Le Mucem de Marseille est là pour en témoigner.

Dans son texte introductif au livre de Nick Hannes « Mediterranean, the continuity of man », Michael De Cock la dépeint plutôt comme un « tombeau à la frontière d’une union qui attend l’unité tout en gémissant sous le poids de la disharmonie. » (3)

Un peu comme « White Tone », le dessin monumental à la poudre de canon du chinois Cai Guo-Qiang, qui offre la vision allégorique d’animaux, proies et prédateurs, venant s’abreuver autour d’une nappe d’eau et que l’artiste décrit ainsi : « " C'est un Vortex, un vide blanc qui aspire tout ce qui l'entoure et donne naissance au néant silencieux, une image de laquelle tout bruit s'apprête à disparaître. » (4)

Non qu’il n’y ait plus de sons, mais au contraire un vacarme, une saturation de paroles et de cris qui désintègre ce qui pourrait être un langage commun. (5)

 

Nick Hannes photographie le face à face infernal de deux violences, celle d’un monde constitué et celle d’un monde en déroute, celle d’un tourisme de masse et celle d’une migration désespérée, celle d’un présentisme « urbicide » et celle d’une « suspension en migration ».

Il photographie une mer forteresse où le mur vient comme obsessionnellement à sa rencontre.

Un mur comme un vortex, un mur qui défie les lois de la stabilité chères à l’architecte parce qu’il est avant tout magnétisme et qu’il accélère des flux tourbillonnants d’êtres en déshérence qui s’échouent sur lui avec fracas.

Tout qui a lu Pierre Von Meiss sait que “Bâtir, c’est d’abord créer, définir et limiter une portion de territoire distincte du reste de l’univers et lui assigner un rôle particulier » et que « la limite fait naître l’intérieur et l’extérieur”. Un monde dans le monde ! Mais la limite, le mur, peut rassembler autant qu’il ne peut exclure. Le mur fait la tribu éphémère tout autant qu’il ne fait l’étranger. Le mur fait l’Un comme il peut faire l’Autre.

De quelque nature qu’ils soient - du golf idyllique dans l’aride Andalousie au mur de béton de Cisjordanie, de l’enceinte protectrice d’une gated community hôtelière aux grillages de Ceuta et Melilla, des rideaux enrubannés d’Ibiza aux barbelés de Tunis ou du Caire,  – les murs et les enclaves éprouvent les corps et les usages, créant les conditions d’une masse amorphe et distraite et celle d’une horde exclue et déchirée.

 

Cette « diva vieillissante » qu’est la méditerranée exhibe avec une insouciance cynique les ruines d’un corps territorial démantelé : les ruines écologiques et morales de la bétonisation du littoral, urbanisé massivement pour assurer le développement touristique ; les ravages des guerres interminables aux enjeux insondables, les vestiges archéologiques réduits à des décors de parcs d’attraction.

 

Une mer comme un vortex (6), un vortex comme des murs, interminables.

 

Des murs épais, hauts, habités, de barres et de tours, compacts, où l’accumulation, la densité rentable et l’entassement comptable tiennent lieu d’horizon temporaire. Des murs où la liberté se tatoue sur l’avant-bras bronzé d’une « raveuse » extasiée qui fait de l’épuisement « amazing » d’un corps exalté le principe de son émancipation. Mais à quand le printemps européen ?

Des murs qui, mis bout à bout, circonscrivent un espace protégé dans lequel on peut prétendument échapper à ses propres contraintes. Les murs d’un romantisme glauque qui prétendrait que seul l’enfermement permettrait de s’évader parce que les privilèges de cet « hédonihiliste » capitaliste lui tiendraient lieu d’élection et rendraient légitime l’exclusion des surnuméraires et des indésirables. Alors, comme si cette enceinte occidentale ne suffisait pas, elle démultiplie en son sein les filtres, les seuils, les portes : le filtre auquel les photographes festivaliers accrochent leurs échelles pour capturer en temps opportun l’image qui fera sensation, le seuil constitué par quatre mannequins polonaises arborant avec opulence un « try me » équivoque pour une marque de champagne, la porte d’une sélectivité en smoking et oreillette. Un monde de murs, un « monde plein » qui développe des « déchets humains » (7) sauf qu’à y bien regarder, ce ne sont pas nécessairement ceux que l’on veut bien ne pas trop nous montrer. Le touriste industriel s’installe temporairement pour purger sa peine de loisirs forcés. Sa transhumance n’est pas un voyage. Houellebecq a raison : le tourisme est violent.

Le migrant quant à lui se fracasse sur les murs d’une forteresse dont l’étendard porte pourtant haut les couleurs de la mobilité et de la liberté de circuler.

La carte ne fait sans doute pas le territoire, quand, pour lui, « les localités (points) et les itinéraires (lignes) importent bien plus que les étendues (surfaces) » (8)

Et s’il y avait un tableau idéal à accrocher sur un mur pour en faire oublier la honte, ce serait sans conteste celui d’une douce féminité qui se tresse tendrement à l’ombre de l’arbre de l’affection.

 

Marc Mawet

Commissaire de la Triennale

Professeur à la Faculté d’Architecture de l’Université libre de Bruxelles

Architecte.

 

 

(1) MICHEL HOUELLEBECQ, La carte et le territoire, Editions Flammarion, 2010, p.146

(2) ALAIN ACCARDO, Le petit-bourgeois gentilhomme ou la moyennisation de la société, Editions Labor, 2003, p.43

(3) MICHAEL DE COCK, The memory of an ageing diva, in NICK HANNES, The continuity of man, Editions Hannibal, 2014

(4) CAI GUO-QIANG, White tone, dessin à la poudre à canon, cartel de l’exposition « Le Grand Orchestre des Animaux », Fondation Cartier, 2016

(5) L’ extrait de l’interview de 2016 par Francis Strauven lors de la venue de Herman Hertzberger à Bozar est éclairant à ce sujet, même si un effort de transposition est ici à opérer: « Le structuralisme initié par Claude Lévi-Strauss était fortement inspiré par le linguiste Ferdinand de Saussure, qui faisait une distinction entre la langue et la parole. La langue est une structure par excellence. C’est un système qui renferme en principe les possibilités d’expression de tout ce qu’on peut mettre en mots. C’est un instrument collectif, le bien commun d’une communauté linguistique. La parole est la manière spécifique dont chaque membre de cette communauté utilise cet instrument. (…) Par analogie, le bâtiment fournit une structure collective que l’habitant peut interpréter et compléter à sa manière, une langue qui lui permet de développer sa parole personnelle

(6) Le terme vortex est utilisé pour désigner un mouvement tourbillonnaire de fluide ou de particules, c'est également un accessoire de piscine.

Les équipementiers de piscines proposent des appareils du même nom que l'on peut associer à un skimmer pour accentuer l'effet lors de l'aspiration des débris.

(7) MICHEL AGIER, Habiter le mouvement, in Habiter le campement, nomades, voyageurs, contestataires, conquérants, infortunés, exilés, Editions Actes Sud, Arles, 2016, p.29

(8) JULIEN BRACHET, Espaces, camps et déplacements de nomades au Sahara et au Sahel, in Habiter le campement, nomades, voyageurs, contestataires, conquérants, infortunés, exilés, Editions Actes Sud, Arles, 2016, p.68